24 heures à Pikine

 Savoir vivre parmi les parvenus, supporter les gens de mauvaise humeur  et leurs odeurs et veiller sur le sommeil des voleurs de courant.  

Au petit matin, j’ouvre les battants de ma fenêtre qui donne sur la rue principale à Pikine, Tallyboubess. Devant moi, une longue journée vide et oisive me tend les bras comme une pute fauchée.

Je sors prendre de l’air. Par une belle matinée ensoleillée, je me fraie difficilement un chemin sur les trottoirs de Pikine encombrés par les étals des marchands et les épaves de voitures. Un coup de klaxon appuyé me fait tourner la tête. Roulant à vivre allure, l’homme au volant de la Lexus sort au-dessus de la vitre un bras vigoureux, bien nourri où scintille un bracelet-montre neuf. J’ai à peine eu le temps de reconnaître un vieux camarade de classe du primaire que la voiture disparait dans le grouillant flux des voitures des gens qui vont au boulot. Cet ancien cancre, incapable de réciter les jours de la semaine, a l’air bien malin ce matin au volant de sa rutilante bagnole.  En me plantant là sur le trottoir, j’ai l’impression qu’il m’a tendu la langue : « Hé, à quoi le génie, ça t’a servi d’être premier de la classe toute ta vie ?» Je réprime difficilement mes échecs mes frustrations de célibataire désargenté.  Cet imbécile m’a surtout gâché la journée.

Si dans mon quartier à Pikine, vous saisissez, en plein jour, quelqu’un par le bras et lui demandez : «Etes-vous heureux de vivre ici, dans ce trou perdu ?», que croyez-vous il vous répondra ? Vous verrez qu’il écarquillera les yeux, avant de vous les braquer grands ouverts, ébahis, comme si c’est un extra-terrestre l’avait accosté au milieu de la rue. Pour un Pikinois, (c’est comme ça qu’on nous appelle) cette question ne fait pas plus de sens que si l’on vous demandait : «Que faîtes-vous sur terre ? »

Vendredi soir, dans le car rapide, ces tas de ferraille vecteurs de tétanos, qui servent de transport dans la banlieue dakaroise, une violente dispute éclate entre deux dames. Ce sont deux de ces femmes potelées, pré-ménopausées à la peau dépigmentée, sentant la sueur de la veille. Elles sont de celles qui se lèvent à 5 heures du mat, la bassine sur la tête, pour aller vendre le poisson en ville. Ces querelles de femmes vendeuses de poisson sont fréquentes dans les transports en commun surchargés, surtout le soir. Les nerfs sont tendus. La moindre friction est prétexte pour laisser exploser sa colère, attisée par la fatigue, le manque de sommeil, les privations quotidiennes et le basculement hormonal causé par la ménopause. Les deux femmes s’échangeaient les pires insanités se traitant de putes, d’épouses mal b…. Elles criaient plus fort que le mbalax déversé plein pot par les vieux hauts parleurs du car rapide. Un homme, la cinquantaine, élégant dans son costume sombre à fines rayures, jugea sans doute qu’il commençait à faire trop de boucan dans le car. Il usa alors de sa voix la plus masculine pour faire taire les deux bonnes dames.

–         «Mesdames, franchement là, hein vous en bouchez un coin, là», lança-t-il dans un français sans tache.

L’homme fit grand effet. La dispute cessa sur le champ.  C’est d’ailleurs tout le car qui s’est immédiatement tu.

Tenant à laver l’affront sur-le-champ, en français, l’une des protagonistes  répliqua au respectable monsieur en costume : « Hey Moussé, on t’a pas conzigué, reste à l’infinitif !»

La nuit, comme vous savez, j’ai souvent des insomnies. Pour les gens comme moi qui ne font rien de leur journée, le sommeil est un luxe. Au beau milieu de la nuit, il m’arrive d’entendre tinter le grelot d’un cheval à trois pattes échappé de l’étable de la légende.  M’arrive de loin le cri des bébés insomniaques qui se mêlent aux jappements de chiens bâtards. J’entends aussi le ronronnement des frigos branchés nuitamment dans le secteur de la Sénélec, la Sénégalaise de l’électrique.

 

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diambar
Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.
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À propos de l'auteur

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Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.

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3 Commentaires

  1. Comme si j’y étais ! Dans le car et les rues de Pikine ! Puis paf tu m’abandonnes en pleine histoire, cela ne se fait pas. A part ça, comme d’hab, j’ai aimé !
    Vivement Dakar, vivement la suite .

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