Ma « spéciale soirée» saint-Sylvestre

Quel était votre programme la nuit du 31 décembre ? Moi j’ai été invité à une «soirée spéciale». Je ne suis pas très mondain. Je préfère de loin rester chez moi et lire. J’ai répondu à l’invitation pour faire plaisir à une amie très proche qui en est l’organisatrice. Mais, entre nous, je suis aussi allé à la soirée dans l’espoir de passer du bon temps. Sortir un peu ça ne fait pas de mal. J’ai mis mon plus beau costume, que j’ai dû porter une ou deux fois.
La soirée spéciale se passe dans une boite très branchée, située dans un quartier tout aussi huppé de Dakar. J’étais assez curieux, et je n’avais aucune idée de ce qu’est une «soirée spéciale». A mon arrivée, ma première surprise est de ne pas trouver d’orchestre sur la scène. Dans une cabine au fond, le Dj diffuse une musique douce, sirupeuse. Je suis tout de suite frappé par l’ambiance bal de promo. De jeunes couples s’enlacent langoureusement sous une lumière tamisée, assez incitative. C’est donc ça une « soirée spéciale », un banal bal d’ados attardés ? Mon amie organisatrice m’avait invité via Facebook. Elle avait dit : «J’organise une soirée spéciale le 31 décembre ; je t’invite, tu es présentable, et tu as une activité professionnelle». Ce sont là les critères de sélection des participants à cette « soirée spéciale » qui se déroule sous mes yeux. Qu’est ce que je vois autour de moi ? De jeunes hommes d’une timidité maladive qui, même si on plongeait la salle dans l’obscurité la plus totale n’oseraient jamais regarder une fille. Les filles, elles, appartiennent à deux catégories : 1) les pucelles hyper-maquillées reconnaissables au coup d’œil à leurs poitrines en planche à repasser ; 2) les anciens «garçons manqués» habillés ultra court et déterminés à réussir la vie de femme. Tout le monde a l’air heureux. A minuit les gens portent des toasts et font des vœux pour l’année 2015 : «que chaque célibataire présent ici trouve un conjoint». Je comprends alors que je suis à une soirée de rencontres. Le but est de trouver chaussure à son pied.
Je ne savais pas que ces soirées s’organisent à Dakar. L’idée de dégotter une épouse socialement stable ou en tout cas qui a «une activité professionnelle» ne me déplait pas. Une fille m’aborde. Elle est grande, lunettes fines façon intello, fard débordant et greffage passé de mode. Mais, je me dis qu’un homme digne de ce nom doit savoir, le moment venu, fermer les yeux sur les imperfections physiques de sa future femme. Elle dit qu’elle s’appelle Alima et prépare une thèse sur le «Processus de dissolution des ions bicarbonates» ; afin je crois que c’est qu’elle m’a raconté. J’ai tapé sur google, ça a donné un tel charabia. Elle m’approche avec l’air de quelqu’un qui joue son va tout sentimental et me souffle avec une voix de velours éraillée. «Voulez- vous m’accordez cette danse ?»- Le genre de truc qu’on répète plusieurs fois devant la glace avant d’aller à une soirée. En dansant, une musique zouk, je lui explique brièvement ce que je fais dans la vie. Elle me murmure dans le creux de l’oreille :« Entre intellectuels on peut s’entendre, non ? C’est rare de trouver un homme cultivé, de nos jours ; ils parlent que de foot, de lamb.» Quelque chose sonne faux dans sa voix. En plus, elle sent l’alcool. Le Dj enchaine avec une musique slow. Alima s’abandonne sur moi et me serre contre elle ; un bras passé autour de ma taille et un autre sur mes épaules. Elle me presse de plus en plus fort contre elle, avec une force surprenante. Et subitement, elle essaie de m’embrasser dans la bouche en me pressant la nuque. Je me détourne vivement, évitant son haleine empestée. Dans mon mouvement brusque j’ai senti quelque chose bouger dans son soutien-gorge. J’étais en train de me demander si les seins de Alima ne sont pas des faux, quand je sens une dureté comme ma jambe. Et en une fraction de seconde, ça devient aussi dure qu’un manche de pelle. Je dis alors à ma chère Alima, tout aussi mielleusement dans le creux de l’oreille : «Lâche moi ou je crie, sale travesti !»

 

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diambar
Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.

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