Choukrane, Choukrane !

La randonnée pédestre est devenue une activité sportive tendance. A ne pas confondre avec la marche qui reste une affaire de syndicalistes, même si toutes les deux activités consistent à mettre un pas devant l’autre sur les artères goudronnées de la cité. Le marcheur arbore un brassard rouge et brandit une pancarte et est souvent fâché contre quelqu’un, le randonneur, lui, a une bouteille d’eau minérale et est habillé en survêtement. Le marcheur pense à son bulletin de salaire, le randonneur son bulletin de santé. Le premier cherche à améliorer sa condition de vie, le second espère allonger son espérance de vie. Je me demande si le sport n’est pas devenu une nouvelle forme d’expression de la citoyenneté urbaine, une nouvelle façon d’habiter la cité. Les villes d’ailleurs tracent des parcours sportifs, aménagent des aires de jeu, organisent des marathons sponsorisés par les marques prestigieuses, et les chaines de supermarché. Cette épidémie de la pratique sportive est entretenue par le culte du jeunisme. Ailleurs où le portefeuille le permet c’est à coups de botox, de lifting et autres produits anti-âge qu’on répond à ce dogme des temps modernes : garder la forme. Au grand bonheur des marchands d’illusion. Pour nous faire bouger, les gens inventent toutes sortes d’astuces. Le sport est bon pour le cœur. Ça favorise une bonne tonicité du muscle cardiaque, une bonne fixation de l’oxygène par les hémoglobines. Il prévient contre le risque d’infarctus, d’accident vasculaire cérébral, etc… Il faut avoir avec soi un manuel de médecine interne pour être convaincu des vertus du sport. Pourquoi ne pas dire que ça permet d’être plus performant au lit ? C’est tellement plus simple dans un pays où il y a rupture de préservatifs un samedi sur deux. Vous verrez tout un contingent de fainéants qui pensent que vivre consiste à se visser dans un fauteuil moelleux et taper sur un clavier d’ordi, nouer leurs godasses et courir comme des damnés sur les plages de Dakar. C’est un paradoxe qui nous échappe souvent : la beauté du football n’est pas le jeu lui-même. Toute la passion de ce sport est dans la célébration du but. L’instant qui suit le tremblement des filets est un moment de transe, de jubilation. Chaque joueur le manifeste de sa manière. On a vuObameyang faire ses saltos arrière. Cavani au Psg sortir sa mitraillette. Samuel Eto’o imiter la démarche de grand-père. Le brésilien Bebeto faire le mouvement de la berceuse. La célébration du but est une digression en football. Mais, c’est le moment le plus humain de ce sport : le joueur dit qu’il n’est pas un simple dossard avec un numéro ; il sort du rectangle vert et endosse l’habit du gamin qu’il fut, du papa qu’il est devenu, de l’homme qu’il est tout simplement… Ça me fait toujours un drôle d’effet quand je regarde un match de foot à la télé reporté en arabe. Autant dire tout de suite : j’y comprends que dalle. Comme la plupart des Sénégalais, j’ai découvert l’arabe par le Coran. Un rapport de sacralité me lie fatalement à cette langue.Le matin, j’y regarde à deux fois quand le vendeur roule mon pain-thon-mayonnaise dans un papier journal écrit en arabe.Je mets du temps à réaliser que c’est un simple canard écrit dans une langue comme une autre. Il n’est pas plus sacrilège d’emballer son petit-déj dans un journal saoudien que dans Waa Sport. Le reportage sur Al Jazeera sport m’enlève petit à petit ce… sacré complexe. Choukrane, Choukrane !

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Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.
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Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.

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