Balzac et moi

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3 mars 2014

Balzac et moi

Je reviens toujours à Balzac quand je suis en panne de lecture. En plus c’est un excellent somnifère- ce qui n’est pas rien pour un célibataire oisif habitué à passer des nuits blanches. On peut craindre le style ampoulé et enflammé, mais La Comédie humaine peint un magnifique tableau de l’envie de parvenir dans une société où l’argent est la valeur suprême. Je suis sans doute un modèle de l’anti-héros balzacien. Je possède trop peu cet esprit de conquête qui caractérise les personnages de Balzac – ne serait que pour draguer une fille, me fut-elle largement accessible- afin je l’espère – comme la fille du gardien de notre miteux immeuble.

J’ai ouvert donc La Cousine Bette. Je possède un vieil exemplaire aux pages jaunies, à couverture rouge, trouvé au marché Colobane. Je l’ai acheté donc à un prix modique pour le sauver du soleil où il était exposé, en attente d’un improbable lecteur. Puisque, ce n’est pas une œuvre inscrite au programme scolaire, son calvaire n’était pas près de se terminer. Et, d’ailleurs qui a le temps de lire dans ce Dakar pollué, gagné par la fureur de survivre. Et surtout un Balzac de 400 pages et poussière.

En plus, j’éprouve donc de la compassion pour ces pauvres bouquins cramés vendus en vrac, ouverts aux quatre vents sur les trottoirs de la capitale. Ils ne connaîtront pas le sort enviable de leurs semblables soigneusement rangés et époussetés sur les rayons climatisés du Centre culturel français.

J’ai ouvert donc le bouquin, La Cousine Bette. C’était un matin frais et calme. Je suis tombé sur un passage où Balzac exalte avec sa ferveur habituelle la passion quasi charnelle qu’est l’acte de créer, et écrire en particulier. On découvre combien écrire est exigeant en efforts, et en sacrifices. C’est un talent fragile et capricieux. Il a besoin d’être constamment nourri, entretenu et consolidé. En relisant ce passage, j’ai compris que le sacerdoce de l’écriture n’était pas à la portée de tous. Je suis devenu plus indulgent à l’égard de ceux qui ont rangé leur plume et de tous ces « intellos » sénégalais omniprésents dans les médias et qui n’ont jamais écrit une phrase.

Extraits

« Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation délicieuse (…) Celui qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire ! mais accoucher ! (…) ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature (…) c’est l’Exécution et ses travaux. La main doit s’avancer à tout moment, prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tête n’a pas plus les dispositions créatrices à commandement, que l’amour n’est continu.
Cette habitude de la création, (…) cette maternité cérébrale si difficile à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse. L’Inspiration, c’est l’Occasion du Génie. Elle (…) n’a pas d’écharpe par où le poète la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. Aussi le travail est-il une lutte lassante que redoutent et que chérissent les belles et puissantes organisations qui souvent s’y brisent. Un grand poète de ce temps-ci disait en parlant de ce labeur effrayant : « Je m’y mets avec désespoir et je le quitte avec chagrin… »
Balzac : La Cousine Bette

 

Enfin, et c’est la chose qui me plaît le plus dans cet extrait : j’ai retrouvé le sujet d’une composition française : « L’inspiration, c’est l’occasion du génie ». Cette citation de Balzac avait secoué nos jeunes méninges. Un ami, devenu un journaliste réputé, m’a confié qu’il s’était confronté à cette dissertation au lycée. Il avait commencé sa copie ainsi : « Personnellement, je ne crois pas à l’inspiration. C’est une bêtise romantique qui ne mérite pas qu’on perde notre temps ! » C’est son avis !  Mais cela n’a pas plu à son prof de français, qui l’a pris pour une attaque… personnelle. Mais ça, c’est une autre histoire…

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Commentaires

Mylène
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Excellent ! Quand j'ai lu sur Twitter le titre "Balzac et moi" (que je ne vois pas en haut de ce billet, est-ce un bug ?), j'ai cru que j'avais publié un billet durant mon sommeil. Oui Balzac est mon auteur préféré et j'ai prévu d'écrire sur lui... notamment pour les raisons que tu mentionnes au début. Ce roman La Cousine Bette, quelle oeuvre ! Et dire que je l'avais presque oubliée... Bref, merci, pour la citation, pour le rappel et pour l'inspiration.

Mylène
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Ah, non le titre du billet apparait bien... le bug était chez moi. ;)

diambar
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merci Mylène , tu me donnes de la force

khadim
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Revoilà Diambar, enfin ! Avec, comme d'hab, un texte qui nous parle. Balzac, un de mes premiers amours en matière de lecture, que j'ai délaissé ces temps-ci, mais que j'aimerais toujours !
Au plaisir de te lire plus souvent

diambar
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Merci Khadim pour ce gentil mot. Un conseil :
relis Balzac