Comment «Pa Allemand » réussit à caser ses filles

Dakar-taxi-car-rapide 

Lundi matin, je suis dans le taxi pour me rendre au boulot.  Le chauffeur capte une radio dakaroise qui diffuse des infos sur la Coupe du monde. A l’antenne, le journaliste se délecte à l’avance de la palpitante demi-finale, Allemagne-Brésil,  jouée  mardi. Le taximan, sans doute un fan de foot au volant, saute sur l’occasion pour amorcer une discussion. « Tu supportes quelle équipe », me lance-t-il sur un ton familier.  Je dis : « Brésil », plus pour couper court que par conviction. « Moi, je suis pour les Allemands»,  répond du tac au tac le taximan.

Les lundis matin, la circulation est infernale à Dakar ;  je suis rarement d’humeur à bavarder.

J’aime assez le foot, mais de là à entamer une causerie enflammée avec un parfait inconnu. En plus, c’est un vieux, le taximan ; en témoignage son bouc plus sel que poivre.  « Tu sais jeune homme : mes filles m’ont surnommé ‘‘Pa Allemand’’ », ajoute le taximan, une once de fierté dans la voix.

J’ai subitement tiqué. Vous avez sans doute rencontré, au moins une fois, le prototype « Pa Allemand ». C’est le genre de père de famille, invivable, colérique, et à la gifle facile. Ils font régner la terreur chez eux et dans leur quartier. Vous jouez au foot dans la rue, le ballon est balancé chez Pa Allemand, gare à celui qui s‘aventure à aller le chercher…

Sur le coup, une question me turlupine : « Quelle scène ‘‘Pa allemand’’ me  fera-t-il à ma descente quand je lui tendrai un billet de 10 mille pour une course de 700 F Cfa. J’avais oublié de lui signaler que je n’avais pas de monnaie.

Imperturbable, le taximan déroule : « Tu sais jeune homme, moi je ne tolère pas les  thiakhaanes (plaisanteries) dans ma maison. J’ai quatre filles. J’ai donné les deux aînées en mariage ; et elles ont rejoint le domicile conjugal, le soir même. Aux deux qui restent, j’ai clairement dit que je les marierai, sur-le-champ, au premier homme qui se présente ;  je ne demande pas un sou pour ça. » Dépité, il ajoute : « Malheureusement, les jeunes gens d’aujourd’hui sont frileux et plaisantins. »

Arrivé à destination, je sors le gros billet. A ma grande surprise, Pa Allemand me fait gentiment la monnaie. Il me tend même son numéro de téléphone sur un bout de papier, avec une tape amicale : « Appelle-moi, jeune homme, tu verras, les Allemands sont les plus forts. Parole de vieil homme ! »

Ce matin,  lendemain de demi-finale*, en fouillant dans la poche de mon pantalon, je tombe sur le numéro de « Pa allemand ». J’ai difficilement résisté à la tentation de l’appeler pour le féliciter…

Une chose est sûre : si chaque père cherchait à caser ses filles avec cette persévérance bien germanique, le célibat connaîtra une baisse record.

 

*Disputée mardi 8 juillet 2014 à Belo Horizonte, la demi-finale s’est par un score de l’Allemagne sur le Brésil, pays organisateur (7-0)

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diambar
Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.
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