Envie de devenir une abeille

Samedi après-midi. Je marche tranquillement aux abords du marché du Pikine. Sans but précis. Une luxueuse 4X4 noire se range sur le trottoir à quelques mètres devant moi. Une femme d’âge mûr ouvre la portière côté conducteur et m’appelle. Je m’arrête net. Qui est cette drianké* ? Je ne la connais pas. Ou plutôt je n’arrive pas à la remettre dans ma mémoire. Et pourtant, elle semble bien me connaitre. Elle m’a appelé par mon nom à l’Etat civil. Mon nom au complet, que seules quelques rares personnes connaissent autour de moi.

A mesure que je m’approche de la grosse bagnole, je fouille dans mes souvenirs pour remettre cette figure ronde qui me sourit. Mais qui ça peut bien être ? Elle porte de grosses lunettes noires qui lui barrent la moitié du visage. Un seul indice : la façon dont elle m’a appelé. Ça laisse penser à une ancienne camarade de classe. C’est comme ça que m’appelait la maitresse Mlle Thérèse (vieille fille acariâtre, restée célibataire au-delà de la quarantaine) quand elle faisait l’appel chaque matin ; je me levais alors de mon table-banc et répondais fièrement : « Présent !». En dehors de l’école, ce nom ne me sert presque plus. Pour mes amis, et pour vous, c’est «Diambar».

La femme est devant moi affiche un sourire de plus en plus large, découvre une dentition cariée sous une gencive bleue terne, résidu d’un vieux tatouage. Je suis à sa hauteur. Elle m’interpelle à nouveau, comme pour se rassurer elle-même qu’elle ne se trompe pas. Ah oui, je vois maintenant. La voix n’a pas changé. Des souvenirs perdus au fin fond de ma mémoire remontent en cascades à la surface, tandis que je découvre en cette femme joviale, une ancienne camarade de l’école primaire. Salma, son nom me revient maintenant qu’elle me tend une main grassouillette et lisse. Nous étions intimement liés. Et pour tout vous dire j’étais fol amoureux d’elle. Salma, mon premier amour ! En classe, je lui écrivais des tonnes de lettres d’amour. Pour l’impressionner je mettais dans mes missives des formules galantes que je collectionnais dans un cahier spécial. Un jour je lui écrivis : « Salma, si tu étais une fleur, je serais l’abeille qui te butinerai au printemps ». Soit Salma était exaspérée par mes effusions romantiques, soit elle ne savait pas le sens de « butiner ». A vrai dire moi-même, je ne le savais pas ; je venais de suivre à la télé un documentaire sur les plantes. Dans tous les cas, elle remit la lettre à la maîtresse. Mlle Thérèse m’a regardé par-dessus ses binocles et m’a dit : «Toi abeille, je vais te briser les ailes ! ». J’ai eu les fesses meurtries pendant trois semaines. Finalement, Mlle Thérèse m’autorisa de venir en classe avec un coussin pour pouvoir rester assis.

Je n’ai pas besoin de revoir Salma pour me rappeler cet épisode. Plus de trente ans après, la cravache en lanières de cuir de maitresse Thérèse a laissé des traces. Après l’entrée en sixième, Salma et moi avions été orientés à des collèges différents, distants de plus de 20 kilomètres. J’en étais malade. Nos rapports ont été moins fréquents par la suite. J’appris plus tard qu’elle a été mariée à 18 ans à un riche commerçant de Sandaga, deux fois plus âgé et déjà marié à deux femmes.

«- Alors tu ne me reconnais toujours pas? » dit-elle, rieur.

– Si si, Salma, quelle surprise de te revoir à Pikine ! Ça fait longtemps !»,   bredouillé-je.

– Tu n’as pas changé, dit-elle. »

Je le regarde et me dis intérieurement : « Quel gâchis ! Il y a des abeilles qui ne savent vraiment pas butiner une fleur ». Salma, c’était une petite fille au visage d’ange qui annonçait une grande beauté. Mais à l’arrivée le constat est plutôt décevant. J’essaie de retrouver le souvenir de sa fine et gracile silhouette dans ce corps potelé enveloppé dans ses larges boubous. Salma a perdu ses fines fossettes qui creusaient ses joues lisses et délicates. Comme le temps a passé sur ce visage devenu gras et lourd, surmonté de fausses paupières, épaisses comme une brosse de balai. Et cette peau jadis d’un noir d’ébène, aujourd’hui martyrisée par le Xessal** et sur laquelle les veines sont marquées en relief.

Accolades. Echanges de nouvelles. Et sans même me demander si j’étais marié, Salma lance : «Comment va Madame ; et les enfants ils se portent bien ». Je réponds sommairement «ça va». Sans enter dans les détails. Que voulez-vous, que je lui balance comme ça qu’à près de quarante ans  je suis encore célibataire, hébergé par mes parents avec un job précaire, quand elle étale là, devant moi tous les attributs d’une insolente réussite sociale ?

J’avais appris par d’anciens camarades d’école que Salma, exilée depuis aux Almadies, était devenue une prospère femme d’affaires. Elle va à Dubaï au moins une fois par moi.

Salma m’informe, d’une voix triste, qu’elle a perdu son mari, il y a un an environ. L’homme lui a visiblement légué un joli pactole. Elle a déménagé des Almadies** (Un quartier devenu « trop calme » à son gout) et a acheté la maison de ses parents à Pikine. Elle y vit seule. Ses deux enfants sont partis en France poursuivre leurs études.

« Monte, je te dépose ! », me dit-elle, au fil la discussion. Aussitôt, je me suis senti poussé des ailes. L’envie subite de redevenir une abeille. N’en déplaise à maîtresse Thérèse.

drianké* : femme sénégalaise d’âge mûr

Xessal** : dépigmentation de la peau

Almadies*** quartier chic de Dakar

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diambar
Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.

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diambar

Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.

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