Le jourgaut, la sexualité des célibataires

 

1797763541_52d2e02fce_zParmi les plaisirs pratiqués de façon assidue par les célibataires (et pas seulement) sénégalais figurent en bonne place, un exercice qui consiste à se chatouiller le conduit auditif de l’oreille avec un objet doux : le jourgaut comme on l’appelle en wolof. Vous connaissez dans doute.

Pour s’adonner au jourgaut, on peut utiliser un bout de papier, un brin d’allumette, un coton-tige ; mais les vrais connaisseurs ont recours à la plume d’oiseau. Et pas de n’importe quel volatile. Une plume de pintade, c’est l’idéal.

Mon défunt ami, le vieux Maha Diop  (Paix à son âme) était un vrai adepte du jourgaut. Ce vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui a clamsé l’année dernière était toujours paré de sa médaille de tirailleur. Veuf depuis plusieurs années (en réalité je ne lui jamais connu de femme), c’était un inconditionnel du jourgaut. Il en connaissait les moindres secrets. Il l’élevait au rang de pratique rituelle. Il avait toute une basse-cour pour assouvir ce plaisir. Quand ça le chatouillait aux oreilles, il se levait brusquement toute activité cessante (même s’il était en pleine prière) et poursuivait de sa démarche claudicante (conséquence de la vieillesse et d’une blessure de guerre) une pintade dans la vaste cour de sa maison où il vivait seul depuis des décennies. Il attrapait sans difficulté le volatile caquetant et lui arrachait une plume tendre au niveau des ailes. Une plume comme il faut : pas trop molle, mais assez résistante pour ne pas se briser à l’effilochage. Il épluchait la plume en laissant une touffe à l’extrémité, qu’il  mouillait avec le bout de la langue ; de la façon dont on mouille un joint roulé. Les yeux fermés, le vieux Maha se plaçait alors en tailleur, le dos appuyé contre le gros manguier qui trônait dans sa cour,  plaçait la plume entre le pouce et l’index, avant de la glisser dans l’oreille de la tournoyer doucettement dans les deux sens. Plusieurs fois, j’ai surpris le vieux Maha dans cette position, les yeux fermés tout abandonné à son plaisir, passant d’une oreille à l’autre. Il ne se rendait pas compte de ma présence. Sa manœuvre était généralement interrompue par un bref frisson qui le secouait de tout son corps. Après quoi, il retirait la plume de son oreille et la mettait dans ses cheveux. Ensuite, il devenait increvable sur son passé de tirailleur, racontant des anecdotes inspirées de sa rude bataille avec les Allemands dans les Vosges.

Le jourgaut rend-il ivre ? Je sais qu’il peut procurer un plaisir égal à l’orgasme. On raconte l’histoire de ce policier à un carrefour et qui en même temps qu’il réglait la circulation se livrait à l’exercice du jourgaut ; foudroyé par l’excitation, il balança les bras dans tous les sens pour se maintenir en équilibre, créant dans la foulée des carambolages monstres, causant avec plusieurs blessés.

Je suis un adapte du jourgaut. Puisque je n’ai pas de volaille à ma portée, j’utilise le papier. Le papier le plus confortable pour l’oreille est le ticket de caisse des supermarchés, grâce à son revers lisse et tendre. A défaut, je déchire la marge d’un journal imprimé. J’enroule avec finesse le papier de journal, mordille un peu le bout pour le rendre tendre, l’humecte de ma salive et le glisse lentement dans l’oreille. Je savoure ce plaisir simple solitaire.  C’est légal et gratuit. Mais attention, l’excès de jourgaut donne des irritations. Célibataires de tous les pays à vos plumes.

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diambar
Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.

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diambar

Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.

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