Le matin où la fille de ma voisine a été donnée à son mari et où Maha Diop est mort

Je me suis réveillé fauché ce matin.  Même pas de quoi acheter une tasse de café à 50 F. Assis sur ma terrasse, je contemple Pikine, la banlieue fatiguée de Dakar. Toujours les mêmes scènes de rue. Les hommes passent, pressés. Les enfants mendiants trainent dans les rues,  déguenillés, un vieux pot de tomate dieg bou diar* sous l’aisselle. Des cheveux faméliques, intoxiqués par le Co2 de la circulation, s’époumonent à tirer leurs charges d’ordures ménagères.

Je tue le temps en tapotant sur le clavier de mon vieil ordi acer. Je tape tout ce qui me vient à l’esprit. Sans café, il est difficile de me concentrer. En face de moi, ma chatte noire, Mousmi, sommeille sur un matelas élimé. Elle ne dort pas tout à fait ; elle me regarde d’œil malicieux à moitié ouvert, espérant des miettes d’un petit déjeuner qui ne vient pas.

Il a plu ce matin à Pikine. Le ciel est dégagé. Le soleil brille. Je n’ai pas pris encore de douche. Je n’ai pas fait ma prière de ce matin. Il est presque midi.

Mousmi se détire sur les cousins. Elle ouvre sa petite gueule de félin et tend une petite langue rose.

Sur ma terrasse, je surplombe les paquets de maisons serrées comme de grosses boites allumettes en béton. J’aurai pu me trouver n’importe où le soleil brille. A Caracas, à Manille, à Kaolack. Des bruits familiers me reconnectent à cette grouillante banlieue de Dakar. Je suis à Pikine. Aucun saint n’a béni ce quartier. Les politiciens ne s’y risquent en tant de vote. On y mène une existence ordinaire et pauvre.  Un mélange de fainéantise, d’ennui et de rêves.

Le linge que je vois tendu dans les cours des maisons était sur le dos de mes voisins hier. Sur un tee-shirt, il y a la photo de Wade, en l’envers, qui balance, comme si le vieux était pendu par les chevilles.

La chatte Mousmi a quitté son matelas pouilleux pour aller se recroqueviller sur mon vieux pull noir recyclé en serpillère. Ses allaites sont basses. Elle a mis bas il y a trois jours.  Mais elle a pris le soin de cacher ses petits quelque part dans la maison. Sinon, elle sait ce qui les attend. C’est une habitude détestable des familles sénégalaises que de jeter les petits chatons à la poubelle.

On trouve des chatons orphelins aveugles, criant à se crever l’abdomen, sur le bord de la chaussée. Ils feront le repas des chiens errants et des corneilles qui se délectent de leurs intestins.

Moi, j’attends que les petits de Mousmi soient sevrés pour les amener à la décharge du marché aux poissons. Ils seront mieux là-bas. Déjà que j’ai du mal à nourrir correctement leur mère !

Je  suis sur ma terrasse, torse nu. Je porte un vieux short en nylon rouge avec trois rayures blanches sur les côtés. Ce sont les couleurs de mon équipe de foot de quartier. Ils sont en finale pour la première fois depuis vingt ans.  Les jeunes  ont repeint tout le quartier en rouge.

Pour trouver de quoi écrire dans mon blog, je me demande souvent ce que je compte faire de ma journée. Très souvent, la réponse est rien.  Aujourd’hui, il se passe quelque chose dans le quartier. Le vieux Maha Diop est mort. Il allait dans ses 90 ans.  J’ai entendu l’annonce ce matin tin** par le haut parleur de la mosquée. Il était malade, alité depuis quelques semaines. Je ne le voyais plus passer le matin devant chez moi, sa baguette de pain en main, une médaille de guerre accrochée à la poitrine. Il marchait lentement comme le premier homme à se tenir sur ses deux jambes.   Le vieux Maha ne se séparait jamais de sa médaille. Même nu, il trouvait le moyen de se l’accrocher. Ne me demandez pas où !

Il vivait seul dans une vaste maison à l’angle de la rue. Quand nous étions plus jeunes, le vieux Maha nous réunissait dans sa cour pour nous conter ses exploits de tirailleur sénégalais.

Il difficile d’imaginer un vieux sans souvenirs de guerre. Je ne sais pas ce que nous aurons à raconter à nos petits-enfants. Nos ébats dans des cages d’escaliers ?

Après l’annonce, le haut-parleur a formulé une prière pour le repos de l’âme de Maha, lui qui n’a jamais vu la couleur des tapis de la mosquée. Il se disait athée depuis son retour de la guerre.  La mort nous fait mériter plein de choses. Le nom d’un nouveau-né dans la famille. Le témoignage pieux des voisins. Les larmes d’un collègue. Seulement, on ne vit jamais assez pour voir ces choses là…

Pour trouver quoi écrire, je pourrais aller me promener dans les rues de Pikine. Sur les étals des vendeuses au coin de la rue, je trouverai la clémentine sucrée et des oranges du pays au goût acide. Les  vendeurs peuls pèlent les oranges en rondelles avant de les décapiter d’un coup de couteau. Je trouverai les grosses pastèques vertes entassées sur le bas-côté de la route. Je me plais à les regarder comme de gros œufs abandonnés par des animaux  du jurassique, et que les hommes saccagent gaiement.

J’aime bien acheter à  25 Francs Cfa, sur les tables des vendeuses ménopausées,  des sachets de thiaf ***,  la seule denrée qui échappe à l’inflation.

Il y a un détail qui allait m’échapper. Ce matin, avant l’annonce de la mort de Maha Diop, Asta, notre voisine est entrée dans la maison, émue, pour informer que sa fille a été donnée à son mari.  En clair, sa fille a été déflorée hier nuit à l’occasion de sa nuit de noces. Bien sûr, ce sont des choses que n’annonce pas le haut parleur de la mosquée.  Imaginez un peu le muezzin réveiller le quartier avec ce genre d’annonce : « Assala mou Aleykoum****, frères musulmans, la dame Asta vous informe  que sa fille a été déflorée hier nuit par son mari… » Non ce serait un sacrilège ! (Je vous ferai un jour la liste de choses que peut annoncer le haut-parleur de la mosquée, hormis l’appel à la prière, bien sûr)

Asta s’en est donc allée faire du porte-à-porte dans le quartier, annoncer que sa fille a été  déflorée…

Mousmi est partie discrètement allaiter ses petits. Elle s’est longtemps frotté la tête contre ma cheville, ronronnant, gonflant la queue. Mais elle a finalement compris qu’il n’y aura pas de petit-déj. Il y a des matins comme ça…

 

*marque de tomate concentrée

** tôt le matin pour les Sénégalais

*** arachide grillée

**** Paix sur vous

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diambar
Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.
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5 Commentaires

  1. J’ai aimé te lire, je me suis senti à tes côtés dans ton quartier de pikine.
    Merci de cette lecture qui m’a apporté des nouvelles de chez toi.

  2. Tu sais que tu as déjà le style d’un écrivain ! Très beau texte mon frère ! C’est comme si je voyais tout de mes propres yeux ! Boul tegui sa tank
    Je m’abonne

  3. Ce récit est passionnant. Il est regrettable qu’il finisse sans petit déjeuner, pour toi et ta protégée de Mousmi. Nous avons compris où accrocher nos futures hypothétiques décorations, même à poil. Nous avons su, avec l’indiscrète Asta, qu’être donnée pour une jeune mariée de Pikine, peut être synonyme de s’offrir (en cas de consentement), ou violée (en cas de mariage forcé). J’ai aimé l’harmonie de votre écriture. « Dieuredioff »

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