Chronique d’une mort différée

car_rapide_sur_l_av_cheikh_anta_diop_dakar-2Les cars rapides constituent le principal moyen de transport entre Dakar et sa banlieue. Ils sont impliqués dans la moitié des accidents et tuent chaque année des dizaines de gens sur les routes…

Pour rentrer chez moi le soir, j’aime bien prendre le « car rapide », ces tas de ferrailles baroques qui assurent la circulation entre Dakar et sa banlieue. A une heure tardive de la soirée, vers minuit, il y a de fortes chances de trouver votre place à côté d’un ivrogne, de prostituées usées qui finissent leur boulot plus tôt.

Le car rapide, c’est un moyen de transport convivial et franchement, ça détend après une longue journée de travail. C’est dans un car rapide que j’ai surpris un débat entre deux gars complètement bourrés. L’un conseillait à son camarade sur un ton emporté : « N’accepte jamais qu’on donne des suppositoires  à ton enfant. Ça va réveiller chez lui des désirs contre nature. Ces médicaments ont été inventés par des savants pédés pour propager leur vice… »

Mercredi dernier, j’ai été fidèle à mes habitudes de transport. Le car rapide était plein. J’ai trouvé une place dans le « salon », jusque derrière le chauffeur.

Sauf que ce soir-là, je crois que c’est le chauffeur qui était carrément ivre. Le gars a eu l’idée de faire le rallye entre Dakar et Pikine. A fond la vitesse. Résultat, il a fini sa course dans le ravin, après avoir heurté un 4×4 qui était devant lui et renversé un garde-fou en béton armé sur le trottoir. Voyant l’inévitable arrivé, le passager assis à côté du chauffeur, un jeune de homme de 20 ans, s’est précipité pour ouvrir la portière. Mal lui en prit : il s’est retrouvé coincé entre la carcasse du car rapide et la dalle du ravin. Il râlait comme un damné. Il fallait l’entendre. Il a fallu l’arrivée des sapeurs-pompiers pour le tirer de là, les jambes en miettes.

C’est le seul blessé sérieux. Le chauffeur a bien sûr pris la tangente pour éviter le lynchage. Il s’informera sans doute via la presse sur les dégâts qu’il a causés. Eh bien si tu lis ça, espèce de chauffard, sache que t’es un vrai crétin ; et dis à ton apprenti de me rembourser mes 100 FCfa, tu étais censé me conduire chez moi et pas à  la mort…

Les cars rapides sont impliqués dans la moitié des accidents et tuent chaque année des dizaines  de gens sur les routes. Mais pour la moitié des Sénégalais leur tarif est plus accessible.

On a tous failli y passer, vu l’allure avec lequel le car rapide roulait. Juste avant le choc, j’étais concentré sur mon portable en train d’envoyer un SMS à une amie cinéaste quand j’ai été alerté par un cri de terreur. Presque inhumain… Woooooy. Pour moi la mort aura ce bruit pour toujours.  C’est ainsi qu’elle s’annoncera quand elle viendra un jour toquer à ma porte.

Le lendemain matin, je me suis réveillé avec un mal de tête affreux. J’ai dû cogner la paroi du car rapide assez sérieusement au moment du choc. J’ai le crâne cabossé, mais je n’ai pas eu de traumatisme.  La preuve : je me souviens parfaitement de ma date de naissance : le 25 mars 19…  du nom de mon chat (mousmi) de mon plat favori : le riz au poisson. J’ai bu mon café en repensant à l’accident…

Ç ’aurait été bête de mourir ainsi. Je pense à tous ces gens qui une fois qu’ils auraient formulé une pensée pieuse à mon égard, auraient maugréé en silence : « Il a été vraiment idiot de prendre un car rapide à cette heure. » . « Cela ne me surprend pas, il est radin, ne prend jamais le taxi… »

Ç ’aurait été malheureux de quitter ce monde ainsi. Mourir de façon aussi insensée. Surtout pour un gars, comme moi, qui veille sur sa santé comme l’huile sur le feu.  Passer toute sa vie à surveiller son alimentation, son taux de sucre, fuir le tabac, l’alcool, faire du jogging chaque matin pour finir comme ça, quel gâchis ! Et puis si je repense à tout l’effort qu’il a fallu faire pour naître et grandir. Passer entre les mailles des programmes de planning, esquiver le palu, les épidémies… Survivre en Afrique demande une sacrée dose d’ingéniosité. J’ai toujours vu les vieillards  comme des gens diablement futés qui ont su (provisoirement) esquiver les nombreuses trappes de la mort.

Je sais qu’on ne me demandera pas mon avis ; mais je mérite une mort, plus raffinée, plus intelligente. Moi, qui suis un fervent passionné de littérature et de jazz et autres douceurs de la vie.

Ça ne me tente nullement de mourir jeune, dans la force de l’âge. Malgré ses avantages certains. Laisser un cadavre en forme. Des funérailles réussies avec la présence des nombreux collègues, des amis. La minute de silence avant le match du dimanche matin. Le morceau de tissu noir au bras des coéquipiers.

Je sais que la mort n’avertit pas. Elle viendra en invité surprise, et laissera tout en plan. Une chambre à ranger, des  livres à lire sur ma table de chevet, un blog en chantier, une dette de 5 275 F à payer au boutiquier, des pantalons à récupérer chez le blanchisseur, un paquet de manix sous mon oreiller, un crédit de 125 sur mon téléphone chinois deux puces, des films en téléchargement sur mon ordi…

La vie est une chronique inachevée.

 

 

 

 

 

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diambar
Ouvrez ce journal, vous y trouverez mes angoisses de célibataire proche de la quarantaine qui vit encore chez ses parents, mais participe aux factures et aux charges du ménage, malgré un job de pigiste mal payé. Mais si vous avez envie d'escapade suivez-moi dans les ruelles étroites et animées de mon quartier populaire à Pikine, dans la banlieue de Dakar. Prenez ma main, sinon vous risquez de vous y perdre. Je vous montrerai comment on vit, on pleure, on rit, on meurt, on joue dans ce coin.
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